« Je crois en la religion de l’Amour, où que se dirigent ses caravanes,
car l'amour est ma religion et ma foi » ( Ibn Arabî )

« A al Mowafaqa, j’ai compris que le christianisme et l’islam sont appelés à changer ensemble le destin de l’humanité aujourd’hui »

30, Nov 2017 by Philippe de Briey">Philippe de Briey in Dialogue     , , ,   No Comments

 

Extraits.

Comme beaucoup de chrétiens et chrétiennes en Afrique, j’ai vécu longtemps dans une indifférence tranquille à l’égard des musulmans et dans l’ignorance totale de la dynamique de leur foi. … Même quand il arrivait que nous puissions nous retrouver dans des lieux de rencontre islamo-chrétienne, je me suis toujours enfermée dans une attitude de méfiance, comme si entre le monde musulman et monde chrétien le fossé était infranchissable. La seule manière de combler ce fossé, c’était de travailler à convertir les musulmans, tâches que de nombreux milieux chrétiens auxquels j’ai appartenu considéraient comme la seule attitude chrétienne à développer face à l’islam.

Au fond, je vivais un christianisme autiste. Je ne cherchais pas à connaître la foi des musulmans ni à entrer dans leur univers. J’ignorais les principes qui structurent leur vie religieuse. J’étais séparée de leur monde spirituel et de la force de leur culture. L’immensité de leur monde, la profondeur de leurs croyances, la diversité de leurs visions de la réalité, les divisions de leurs perspectives d’existence et la richesse de leurs productions théologiques, philosophiques et culturelles, tout cela m’était inconnu. J’étais aveugle devant tout ce que je pouvais tirer de leurs trésors d’humanité comme chrétienne. Plus qu’aveugle, j’étais  incapable de comprendre la foi islamique dans ses logiques essentielles et dans ses rêves vitaux.

Ma formation, à l’institut oecuménique Al Mowafaqa de Rabat, a été une forte expérience de guérison spirituelle et d’enrichissement humain où j’ai compris ce que l’aveugle né de l’Évangile avait affirmé : « J’étais aveugle, maintenant je vois ». En six mois au Maroc, j’ai vécu un intense moment où mes oreilles se sont ouvertes. Mon intelligence a été libérée  des méfiances, des stéréotypes, des peurs et des suspicions face à l’islam et au monde musulman.

Cette expérience a été celle d’une formation qui m’a poussé non seulement à comprendre l’islam, sa foi et ses peuples, mais aussi à approfondir en moi-même le sens de ma propre foi chrétienne dans un monde où les religions et les cultures sont appelées à vivre ensemble malgré leurs différences, leurs confrontations et leurs affrontements idéologiques. Au cœur de ma formation à Al Mowafaqa, j’ai compris que la question du dialogue des religions est plus profondément une question de la rencontre des cultures et de la capacité des êtres humains à construire un être- ensemble planétaire fondé sur la richesse des valeurs humaines et les trésors d’humanité dont chaque religion, chaque peuple et chaque civilisation sont dotées.

(…)

Depuis que je suis retourné dans mon pays, la RD Congo, après ma formation à Al Mawafaqa, j’ai mis au cœur de mes préoccupations et de mes activités le sens de ce que j’ai appris au Maroc. Je vis aujourd’hui à Goma, dans le Nord-Kivu, une ville et une région meurtries par des tragédies de guerres, de viols et d’actions de groupes armés qui rendent difficiles les possibilités d’un être-ensemble où les richesses d’humanité que portent l’islam et le christianisme peuvent unir leurs énergies de vie au service d’une paix véritable. C’est une région où chrétiens et musulmans se côtoient en s’ignorant, où ils marchent parallèlement et ne se voient pas. Les Eglises et les mosquées n’ont pas de passerelles où les croyants peuvent se parler, réfléchir ensemble et concevoir une dynamique d’action commune pour la paix ? Dans cette région, les hommes et les groupes religieux sont aveugles et sourds, comme je l’étais moi-même avant que mes yeux et mes oreilles ne s’ouvrent à Al Mowafaqa.

Mon action a consisté avant tout à créer un club culturel islamo-chrétien pour les jeunes de la ville. C’est une action destinée à s’épanouir dans la création et l’animation d’un grand espace islamo-chrétien dont l’ambition est d’amener chrétiens et musulmans à se connaître, à comprendre les dynamiques et les principes de leur foi en lisant ensemble les textes de la Bible et du Coran dans une perspective interconfessionnelle et interculturelle, pour la paix et le progrès.

Le Club a lancé une dynamique de rencontre des jeunes avec des pasteurs, des prêtres et des imans. A tour de rôle, un pasteur, un prêtre ou un imam vient discuter avec les jeunes au cours des séances de partage d’expérience de foi. On compte, à partir du mois de janvier 2018, instaurer au sein des universités de la place des rencontres islamo-chrétiennes des jeunes sur des questions relatives à la contribution des chrétiens et de musulmans ensemble à la construction de la paix.

Le but de ces rencontres islamo-chrétiennes des jeunes n’est pas seulement celui de la connaissance mutuelle. Nous visions des actions communes de paix dont les jeunes devront être le fer de lance.

Au CCIC, nous mettrons sur pied au mois de janvier un café des jeunes où les livres sur l’islam et le christianisme seront proposés aux jeunes et serviront de base aux débats pour nourrir les projets d’action commune des jeunes chrétiens et musulmans. Ces actions nues conduiront à travailler avec les mosquées et les églises en vue d’attirer l’attention des chrétiens et des musulmans de notre région sur les impératifs d’engagement communs pour changer la société.

Enfin, je suis engagée aujourd’hui dans l’éducation des femmes chrétiennes et musulmanes  au leadership politique et social. Il s’agit là d’un axe d’action qui devra donner aux femmes une idée forte de ce qu’il faut qu’elles deviennent en tant que chrétiennes et musulmanes dans la société congolaise aujourd’hui. La visée est de travailler dans cette perspective au niveau local, dans une perspective essentiellement inter-religieuse et interculturelle.

 

Pour conclure, je dois dire que ma formation à Al Mowafaqa a été une étape importans dans ma vie. Elle m’a donné une orientation qui sera désormais la mienne et qui me pousse à développer des actions pour :

  • connaître et comprendre les autres religions, leur force de foi et leurs richesses culturelles ;
  • dialoguer avec les autres croyants dans la perspective de la transformation sociale,  particulièrement les musulmans qui, dans l’Afrique d’aujourd’hui, sont appelés à constituer avec les chrétiens de grandes forces du changement.
  • assumer mes propres responsabilités sociales en ayant à cœur les grandes questions dans lesquelles chrétiens et musulmans sont interpellés ensemble : les relations entre religion et modernité, la lutte contre les terrorismes, la promotion de la paix et la construction d’une civilisation de la fraternité, de la convivialité et du bonheur communautaire.

signé: Isis Kangudie Mana à Goma (texte complet sur https://www.almowafaqa.com/alumni